PEINDRE AU NUNAVIK 

 

 Les grands espaces et la lumière nordique ont toujours eu un grand attrait pour moi. Cet automne j'ai eu une occasion qui m'a permis de réaliser un rêve : peindre au nord ! Au pays des Inuits pendant un mois. Déjà, quinze minutes avant que l'avion se pose, de mon hublot, je savourais les combinaisons uniques des couleurs de la toundra, à la mi-septembre je ne pouvais être au meilleur moment pour y planter mon chevalet. D'abord, il faut savoir qu'au nord la nature environnementale et la nature humaine sont animés par mêmes éléments : le contraste, l'intensité, la lumière, le temps (momentum) et l'espace. Dans cette aventure mon objectif est de revenir avec autant de toiles que possible, il était d'ores et déjà évident que je laisserais les toiles à leur premier jus, soit après en avoir bien saisi l'essentiel, pour passer à une autre et terminer le tout à mon retour, à l'atelier. Il est donc également devenu impensable pour moi de travailler ma peinture sans considérer le contexte avec les cinq aspects précités.

 

Au nord on doit réapprendre son métier et se rappeler ce que veut dire le mot humilité. 

 

Dans cette vastitude tout est contrasté, la tendresse est dure, le silence est bruyant, on est petit dehors et grand à l'intérieur, j'ai vu ici les plus beaux contrastes de complémentaires qui m'ait été donné de voir. L'été des indiens et l'été des Inuits ne se comparent pas. Dans la toundra (aucun arbre) se déroule dans un tapis de couleurs incroyables, une rosace chromatique émouvante qui se déploie jusqu'à un horizon clair où l'on y distingue toujours les objets. L'espace est donc à interpréter "sans" perspective atmosphérique. Avec une lumière, des tons intenses et des ombres aussi propres à cent mètres qu'à cinq kilomètres, parce qu'on y voit loin et que les seuls objets qui pourraient servir de perspectives de masse, (rochers, collines, plans d'eau), sont tellement disproportionnés qu'ils trompent toute perception de distance. Même sur le motif, il serait bien malin celui qui peut évaluer avec justesse une distance sur un point donné. Tous les petits trucs de peintres de chevalet au sud ne fonctionnent pas ici ...  Ici le dessin ne suffit pas, au contraire il peut te nuire, et pas question de placer un arbre ou tout autre composante pour contourner un défi de construction. Ici au nord, il faut écouter ce que l'on voit et tenir son pinceau le plus près possible de son coeur car la nature est généreuse mais ne se laisse pas berner. Ces couleurs intenses de l'automne dans la toundra ne dureront que deux à trois jours, ensuite ce sont les couleurs de terre et les gris si chers à Cézanne qui prendront d'assaut le nature et ainsi de suite jusqu'aux blancs sous zéro dont la force fait cligner les yeux. Les bleus des ciels et des rivières changent aux trois minutes, le temps est maître et rien n'est jamais acquis. J'ai vu des spectacles d'une beauté inouïs qui n'ont duré que 3 secondes, ici au nord il faut avoir les émotions rapides et les parois de l'âme très absorbantes. Et la lumière, le mot même doit venir d'ici tellement elle est de source. C'est cette lumière qui transforme tout, à tout instant, insaisissable, tout ce qui se voit se déroule si vite et avec tant de générosité ; mille sujets à l'heure ! quelles frustrations pour l'artiste, de quoi devenir expressionniste, ou automatiste. Mais dans les nuits remplies d'aurores boréales, le spectacle continue pour les outardes, les loups, les caribous et les Inuits pour qui cela est bon et bien, tout simplement.